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Jean-Marie Le Méné, Président de la Fondation Jérôme-Lejeune le 13 octobre 2012

« Avant d’envisager un traitement à la situation dans laquelle se trouve notre pays, il est indispensable d’établir un diagnostic. Pour ce faire, il est préférable d’être dans la vérité et de savoir considérer les choses dans leur durée, dans l’enchaînement des causes qui les ont engendrées. […]

  1. Diagnostic

Seul le regard sur le temps long permet de comprendre que les causes du mal dont nous souffrons remontent très loin dans le temps. C’est vrai dans tous les domaines. Ainsi, beaucoup viennent de découvrir le niveau d’endettement de la France. Mais cela fait plus de 30 ans qu’il n’y a plus un seul budget en équilibre et que la France vit à crédit y compris pour ses dépenses de fonctionnement. […] La question de l’immigration et de l’islamisation est un sujet dont personne n’a voulu s’emparer pendant longtemps. Mais enfin, le regroupement familial date de la fin des années 1960, la porosité des frontières n’est pas d’hier, les conséquences en étaient prévisibles. […] Et l’on pourrait continuer à parler de la culture, des médias… C’est encore plus vrai s’agissant des questions de société qui sont en débat actuellement. […]

Ces derniers jours on veut aussi l’autorisation de la recherche sur l’embryon. Inutile, anachronique, non éthique. Pendant que, dans la même semaine, on remettait le prix Nobel à M. YAMANAKA, découvreur les cellules souches reprogrammées (iPS). […] Le système mis en place par la Droite à travers les trois lois de bioéthique étaient d’une hypocrisie complète : « Pour être en règle, changeons la règle » disent les socialistes. Leur seul mérite est d’être cohérent et d’assumer leur vision matérialiste de l’être humain. Cet effondrement d’un pilier du droit sera moins commenté que le mariage homosexuel mais il est au moins aussi grave.

Le débat sur le mariage homosexuel n’échappe pas à la même critique. Notre société ne peut pas avoir favorisé le PACS au point de l’avoir rendu presque comparable au mariage, avoir voté une loi inique en 2004 prétendant combattre l’homophobie, avoir vécu les affaires VANNESTE et BUTTIGLIONE (au niveau européen), en prenant nettement le parti des homosexuels et avoir beaucoup d’arguments pour leur refuser le terme de mariage et ses conséquences. Le débat sur l’euthanasie, c’est la même chose. La loi LÉONETTI contenait des germes dangereux de dérive vers l’euthanasie. Des euthanasies se pratiquent déjà d’ailleurs au nom-même de la loi. LÉONETTI lui-même est prêt à lâcher du lest et à accepter des exceptions d’euthanasie. […] La question du gender a été introduite dans les manuels scolaires sous Luc CHATEL et pas sous PEILLON, que je sache…

  1. On     n’a plus le logiciel !

On ne peut pas croire à la génération spontanée des catastrophes ou au génie ignoré des socialistes. En quelques mois, s’agissant des questions de société, les socialistes cueillent les fruits mûris par la Droite depuis longtemps. Il serait illusoire de croire que les choses vont mal depuis 4 mois. La responsabilité est loin d’en incomber à la Gauche. […] Il suffit d’aller expliquer ce diagnostic à nos contemporains, allez-vous me dire, tout le monde peut comprendre. Malheureusement, ce n’est pas si simple, car nous n’avons plus le logiciel pour comprendre. Non parce que nous serions moins intelligents, mais parce que les outils de compréhension ne sont plus là.

C’est particulièrement vrai dans le domaine des questions de société et se manifeste de plusieurs manières que j’ai expérimentées soit avec des décideurs, soit avec les plus jeunes de nos contemporains et même avec de « bons chrétiens » comme vous et moi.

Avec les décideurs (hommes politiques, journalistes, voire évêques…), ces questions de société sont considérées comme déjà tranchées. Tout ce qui est du domaine de l’avortement par exemple (remboursement, eugénisme, recherche sur l’embryon), par définition, a déjà fait l’objet d’un choix de société sur lequel il est totalement exclu de revenir. « Mais c’est trop tard ! » est la formule qui revient le plus souvent ! Sous-entendu : il n’y a plus de place ni pour la compréhension renouvelée d’un problème, ni pour la réflexion, ni pour l’indignation, ni pour un changement de direction.

Concrètement, cela signifie qu’on peut toujours ajuster les communiqués ou des argumentaires, nos interlocuteurs disposent d’une version nouvelle d’un logiciel de compréhension qui ne permet plus de lire ce que nous avons écrit dans une version ancienne. Par exemple, le pathos autour des gentils petits trisomiques qu’on élimine ne fait plus recette depuis longtemps. À un certain niveau (médical, politique, intellectuel), tout le monde s’en moque.

Avec les plus jeunes, que je rencontre lors de conférences, et j’en ai fait en particulier dans beaucoup de grandes écoles, c’est un autre type de réaction, encore plus inquiétante. Ils écoutent davantage que les anciens, sont plus aimables, parce qu’ils n’ont pas leurs préjugés, ni leurs sédiments d’idéologie. Ils comprennent bien les enjeux parce qu’ils sont intelligents et qu’ils sont bien formés sur le plan technique. Donc, ils voient bien le problème : « Science sans conscience n’est que ruine de l’homme » disait Jérôme LEJEUNE. Mais ce qu’ils répondent, c’est : « Et alors ! And so what ! En quoi est-ce grave, important ? Il n’y a rien à faire. C’est inéluctable. » Une population entière est éliminée sur le critère de son génome sous bannière médicale […] : « On ne peut rien changer, ni imposer. D’ailleurs, en quoi est-ce que cela impacte ma vie ? Je ferai comme bon me semble. Chacun fait ce qu’il veut. On est libre quand même ! » Désinvestissements. Égoïsme. Indifférence. Fatalité. Autonomie (=je me donne ma propre norme).

La plus folle des expériences, c’est de rencontrer des catholiques fervents, pratiquants, prompts à la dévotion, qui manifestent une rupture complète entre ce qu’ils vivent sur le plan religieux et sur certains plans éthiques. C’est-à-dire qu’il peut y avoir un regain religieux et un recul sur le plan éthique, en même temps. Je pense à cette mère de famille nombreuse qui va la messe en semaine et dont le fils, en médecine, était venu me voir pour discuter de la compatibilité de certaines pratiques médicales avec le fait d’être chrétien. En gros, faut-il accepter de faire des avortements quand on est gynécologue  ? La mère, comme le fils d’ailleurs, n’y voyait guère de problème. Juste un mauvais moment à passer : « Ne croyez-vous pas que l’Église va être obligée d’évoluer ? » Formation lacunaire. Incohérence totale. Tolérance déconcertante. Greffées sur une vie sacramentelle véritable. Cela, il me semble que c’est nouveau et inquiétant.

Résumé de ce deuxième constat. Il ne faut plus continuer à s’expliquer comme par le passé, ça ne fonctionne plus. On ne peut plus continuer à se contenter de faire des fiches, des argumentaires, des brochures et des conférences, c’est toujours nécessaire mais ce n’est plus suffisant.

1- Former le jugement

La première piste consiste à prendre acte de ce que nous venons de voir […]. Il faut donc envisager un traitement de fond dans la durée. D’abord, privilégier la formation du jugement des générations futures pour formater le logiciel et améliorer les récepteurs de nos messages.

L’enseignement privé concerne environ 20 % des élèves. Soyons réalistes, lucides et honnêtes : depuis 50 ans, les élèves qui sortent du privé sous contrat ont-ils été formés à avoir un bon jugement ? Manifestement non. Dans le meilleur des cas, on y pratique un élitisme surtout scientifique pour familles favorisées avec un peu d’encadrement chrétien. Cela concerne quelques établissements. Deux ou trois, me disait le cardinal VINGT-TROIS. Dans la plupart des cas, soyons clairs, c’est un moyen d’éviter la mixité sociale, et d’avoir un peu plus de suivi disciplinaire, sans garantie de niveau scolaire et sans garantie de formation spirituelle, ni morale satisfaisante. Il est possible d’obtenir aujourd’hui une mention Très Bien au bac sans avoir lu un ouvrage de philo ou d’histoire. Souvenons-nous comment Luc CHATEL, sous le gouvernement précédent, a supprimé l’enseignement de l’Histoire en terminale, […]. Mais encore une fois, ceci n’est qu’un fruit mûr. Avec quelle formation intellectuelle, quelle aptitude au jugement, un jeune quitte-t-il le secondaire ? Il faudrait avoir une exigence renouvelée à l’écart de l’école privée sous contrat, ou en sortir, mais c’est un sujet tabou !

Ensuite, délivrer nos messages et agir sur nos terrains respectifs en considérant que nous ne sommes pas dans une situation ordinaire.

Nous sommes dans une situation de guerre parce que nous avons de vrais morts ! On ne s’exprime pas de la même manière en situation de paix qu’en situation de guerre. Depuis 50 ans, on fait mine de croire qu’on est en situation de paix. Surtout pas de vagues, pas de jugement, de la tolérance, de la compassion, de l’accueil, du partage et des lâchers de ballons avec des mots doux et des colombes sur le parvis des églises au milieu de familles nombreuses avec des petites filles en robe à smoke. C’est peut-être nécessaire mais ce n’est pas suffisant.

Nos adversaires sont des violents. Dans le domaine du respect de la vie, c’est un combat de vie ou de mort. Il ne s’agit pas de s’aligner sur leur violence mais de rendre compte de notre action en vérité.

Le discours « on n’est pas contre l’avortement, on est pour la vie » est un échec total et un mensonge par omission, voire une complicité. La plupart des gamines ne savent même pas qu’elles détruisent une vie humaine ! La semaine dernière, sur Radio Notre-Dame, j’ai fait exprès de traiter d’avorteur le patron de tous les centres d’avortement de France. Cela ne s’était jamais fait publiquement depuis Jérôme LEJEUNE. Il a été choqué. Je lui ai dit : « Vous êtes choqué par le mot mais pas par la chose ? » Parce que la chose ne choque plus personne. (NDLR : Serions-nous anesthésiés avant d’être… euthanasiés ?)

La semaine dernière encore, sur France Inter, au sujet du nouveau test de dépistage de la trisomie 21, un contradicteur m’a dit : « Mais alors, avouez-le, vous êtes contre l’avortement des trisomiques ! » Je lui ai répondu : « Mais c’est exactement ce que je proclame ! ». Et lui de hurler : « Mais les enfants trisomiques, c’est un poison ! ». Stupéfaction en régie. Les messages affluents. L’animateur est obligé de désapprouver publiquement son invité. Évidemment, j’aurais pu m’en tenir un discours sur la nécessité de bien informer la femme pour qu’elle puisse exercer un choix libre.

En un mot, le discours horizontal et socialisant, même dans nos rangs, depuis 35 ans, c’est fini ! Nous sommes dos au mur, les amis : nous devons dire la vérité.

Mariage gay : je suis frappé de voir à quel point nous avons du mal à rendre compte de la vraie nature du mariage et en quoi le mariage pour tous dénature le mariage. « Mal nommer les choses, c’est contribuer au malheur du monde » disait CAMUS.

Enfin, il nous faut rétablir des relations équilibrées avec l’Église en France et ses représentants. Ne pas tout attendre de l’Église sur le plan temporel. Chacun son boulot. Être autonome sur les sujets qui sont de la compétence des laïcs et où ils sont « techniquement » les meilleurs.

En résumé, ne pas hésiter à emprunter la face Nord.

  1. 2     – Redonner le goût de la vraie nourriture

La seconde piste consiste en une vision claire de la mission : redonner le goût de la vraie nourriture et pas de la « malbouffe » à nos compatriotes.

L’excellent Gustave THIBON […] racontait une histoire […]. On avait l’habitude dans la Drôme de nourrir les pintades avec « une nourriture bizarre, parfaitement moulues et spécialement appâtées pour qu’elles mangent sans faim et… sans fin ». Jusqu’au jour où un hiver rigoureux empêcha la nourriture d’être acheminée par les camions de ravitaillement bloqués par la neige. « Les pauvres bêtes commençaient à claquer sérieusement du bec. Alors des paysans voisins qui élevaient encore leurs volailles d’une façon archaïque, avec le blé, l’or, le maïs de leur récolte, ont proposé à leurs collègues modernisés de les dépanner… Mais le plus beau de l’histoire, c’est que les pintades n’en ont pas voulu de ce bon grain, tant elles étaient habituées à manger tout moulu : ces demoiselles sont mortes de faim. »

L’arrivée de la Gauche au pouvoir, c’est l’hiver. On peut s’en désoler, mais c’est ainsi. Les volailles, c’est nous, le peuple français. Lui aussi, il va claquer du bec. Il va commencer à mourir de faim quand les vraies valeurs vont lui être volées : respect de la vie des premiers instants au dernier souffle, altérité Homme/Femme dans le mariage, liberté de l’enseignement, liberté religieuse… Va-t-on continuer à lui délivrer « tant d’idées faciles et empoisonnées » qu’ils l’ont finalement intoxiqué ?

Le temps n’est-il pas venu d’analyser les nourritures frelatées qui l’ont affaibli depuis tant d’années ? […] L’hypocrisie de la loi de bioéthique en 2011, qui interdit la recherche sur l’embryon tout en élargissant les dérogations, est une incitation à normaliser le système en autorisant toute recherche. Le scandale de cette même loi imposant le passage d’un eugénisme de fait à un eugénisme de droit nous ramène à 1933. La superficialité, quand ce n’est pas l’indigence, de l’enseignement philosophique et religieux dans les écoles catholiques depuis des dizaines d’années déroule un tapis rouge au relativisme, au positivisme, au subjectivisme, au situationnisme…

Non, je n’arrive pas à rejoindre le chœur des pleureuses ! C’est le goût de la vérité, pas celui de la mal bouffe, qu’il convient de redonner au peuple français !

La seule résolution qui vaille est celle d’opérer au mieux cette transition entre les deux régimes alimentaires. Or, nous ne sommes ni prêts, ni habitués aux types d’aliments que nous devrons fournir. Nous avons privilégié le consensus, l’absence de conflit, le pathos, le compassionnel, la compromission, la complicité. […].

L’arrivée de la Gauche hivernale est l’occasion, non pas de se lamenter, ni d’avoir peur, mais de pratiquer cette ascèse du témoignage en vérité. C’est-à-dire du martyr au sens étymologique grec.

Terminons sur cette comparaison culinaire. Quand vous invitez vos amis à dîner, quand vous voulez les nourrir bien, vous ne leur donnez pas le choix. Vous ne mettez pas sur la table des boulettes pour chien, ou des sandwiches SNCF ou des ortolans. Vous ne préparez que ce qu’il y a de meilleur et vous les invitez à y goûter.

S’agissant du goût des choses d’en haut, c’est pareil. Apprenons à nos contemporains à savourer la vérité. C’est comme les huîtres, il n’est pas forcément facile de les aimer quand on est enfant, cela demande un apprentissage, mais après, on ne peut plus s’en passer. Invitons nos contemporains au repas de la vérité, pas au fast-food. Nous aurons gagné quand ils nous demanderont la recette.«  »

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